Une norme pour enfin mettre de l’ordre dans les soft skills ?
En chantier depuis plusieurs années, la nouvelle norme de l’AFNOR sur les soft skills, la norme AFNOR XP X50-766, vient d'être rendue publique début 2025. Jérémy Lamri, coordinateur du Groupe de travail de l’AFNOR, a participé à sa construction. Cette norme expérimentale d’envergure vise à encadrer la définition et l’utilisation des compétences comportementales. Pourquoi une telle norme était-elle nécessaire ? Quels changements concrets va-t-elle apporter dans les entreprises et pour les professionnels RH ? Et surtout, comment pourrait-elle évoluer dans les années à venir ? Jérémy Lamri, CEO de Tomorrow Theory et co-fondateur du Lab RH, répond en vidéo.
Pourquoi une norme soft skills était-elle nécessaire ?
Les soft skills avaient besoin d’un sérieux relooking pour devenir un levier de transformation dans les organisations. C’est tout l’objet de la nouvelle norme AFNOR XP X50-766, publiée début 2025, qui entend structurer enfin la définition et l’usage de ces compétences.
Premier apport fondamental : une réappropriation culturelle du concept. Le terme anglo-saxon « soft skills » ne permettait pas de consensus. Désormais, on parle d’habiletés socio-cognitives – un mot plus technique, certes, mais surtout plus précis. Il s’agit de compétences qui mobilisent nos capacités à apprendre, à réfléchir, à interagir avec les autres : bref, le cœur de notre intelligence relationnelle et adaptative.
Face à la confusion ambiante - une entreprise ne parlant pas forcément de la même « créativité » qu’un cabinet de recrutement ou un éditeur de tests -, cette norme répond à un besoin urgent de langage commun.
Toutefois, ce socle commun n’aurait pas pu voir le jour sans une large mobilisation. La richesse de la norme repose sur la diversité des regards qui l’ont façonnée : organismes de formation, recruteurs, chercheurs en sciences sociales, coachs, consultants… En tout, plus d’une trentaine d’acteurs ont été impliqués dans les groupes de travail, avec un noyau dur d’une dizaine d’experts engagés sur la durée.
Mais créer une norme dans le champ des sciences sociales est un exercice délicat. À l’inverse des normes techniques, il n’existe pas de vérité universelle en matière de soft skills. Il s’agit ici de trouver un consensus, d’aligner des visions multiples sans les réduire, et de produire un cadre qui reste ouvert à l’expérimentation. C’est pourquoi l’AFNOR a opté pour une norme expérimentale, construite dans un esprit d’écoute, de nuance et d’intelligence collective.
Quels changements concrets va apporter cette norme ?
Il ne faut pas attendre de la nouvelle norme AFNOR sur les soft skills qu’elle bouleverse immédiatement les pratiques RH. Ce n’est ni un test clé en main, ni un produit miracle. C’est bien plus fondamental que cela : un socle commun, une brique invisible, mais essentielle pour construire des outils, des parcours et des stratégies RH cohérentes.
La norme propose un langage partagé à tous les acteurs concernés : éditeurs de solutions d’évaluation, recruteurs, responsables formation, consultants, etc. Grâce à elle, un test développé par un prestataire parlera enfin le même langage qu’une entreprise qui cherche à recruter sur ces compétences, ou qu’un organisme qui conçoit une formation dédiée.
C’est justement pour cela qu’il s’agit d’une norme expérimentale, valable jusqu’en 2028. Ce laps de temps permettra aux acteurs de s’en emparer, de tester sa pertinence sur le terrain, et de faire remonter leurs besoins ou les irritants.
Et sur le terrain, l’impact peut être très concret. Avec cette norme, les silos tombent, et les fonctions RH peuvent mieux travailler ensemble. Un langage unifié, c’est aussi une meilleure fluidité entre le recrutement, le développement et l’évaluation des compétences.
Allons-nous abandonner le mot « soft skills » au profit des « habiletés socio-cognitives » ? Pas forcément. Ce n’est pas le terme qui compte, mais le sens partagé qu’on lui donne. Si les professionnels préfèrent conserver l’appellation anglaise par habitude, aucun problème. L’important, c’est que derrière les mots, tout le monde parle enfin de la même chose.
Comment voyez-vous cette norme évoluer dans les années à venir ?
Derrière cette norme se dessine en réalité une révolution culturelle. Elle ne se contente pas de mettre de l’ordre dans les soft skills : elle invite à remettre en question le clivage même entre hard skills et soft skills. Cette séparation, largement admise mais rarement questionnée, ne résiste pas à une analyse plus fine. Jérémy Lamri en est convaincu, il n’existe pas deux types de compétences : il existe la compétence, constituée de plusieurs dimensions - techniques, sociales, cognitives - qui s’entrelacent différemment selon le contexte. Ce que la norme désigne comme des « capacités » peut être vu comme les ingrédients de base de la compétence : apprendre, interagir, réfléchir… Des éléments essentiels mais qui ne s’identifient ni ne se développent de la même manière que les savoir-faire techniques.
L’enjeu, dans les prochaines années, sera donc de sensibiliser les organisations à cette complexité. Recruter sur les habiletés socio-cognitives, ou les intégrer dans une logique de développement des compétences, exige des méthodes spécifiques. Si d’ici 2028, le marché a intégré cette exigence de finesse et de différenciation, alors la norme aura rempli sa mission première.
Et après ? Plusieurs scénarios sont possibles. La norme pourra être confirmée dans sa forme actuelle, évoluer vers une nouvelle phase d’expérimentation, ou même être abandonnée si elle ne rencontre pas les usages escomptés. Mais déjà, une dynamique est enclenchée. De nouvelles normes pourraient naître de cette première initiative ; en d’autres termes, la norme pourrait bientôt faire des petits et structurer, pas à pas, l’ensemble du cycle de vie de ces compétences dans le monde professionnel.